
Aujourd’hui c’est le 20 mai. Le 20 mai précisément. Voici quelques semaines, Mathilde a consulté une voyante qui, dans les
lignes de sa main et dans les nombres qui l’entourent, a déterminé que le 20 mai quelque chose d’essentiel allait se produire dans sa vie. Mathilde n’attend que ça, qu’il se produise enfin
quelque chose, quelque chose qui lui permette d’échapper au destin qui la conduit pied au plancher dans une impasse, une impasse dont le mur se rapproche vite, tellement vite qu’elle a peur,
qu’elle est terrorisée même. Ce quelque chose pourrait être quelqu’un, un homme ou une femme, peu importe au fond, quelqu’un qui l’aiderait à s’en sortir, à s’évader du cauchemar dans lequel elle
se débat depuis des mois et des mois. Voilà ce à quoi elle pense à 4 heures du matin, ce fameux 20 mai. Ecoutez plutôt :
« Quelqu’un qui comprendrait qu’elle ne peut plus y aller, que chaque jour qui passe elle entame sa substance,
elle entame l’essentiel. Quelqu’un qui caresserait sa joue, ou ses cheveux, qui murmurerait comme pour soi-même comment avez-vous fait pour tenir si longtemps, avec quel courage, quelles
ressources. Quelqu’un qui s’opposerait. Qui dirait stop. Qui la prendrait en charge. Quelqu’un qui l’obligerait à descendre à la station précédente ou s’installerait en face d’elle au fond d’un
bar. Qui regarderait tourner les heures sur l’horloge murale. A midi, il ou elle lui sourirait et lui dirait : voilà, c’est fini. »
Cette nuit, comme toutes les autres, Mathilde ne se rendormira pas. Elle est devenue insomniaque. Elle est arrivée au bout
du bout de ses forces. C’est sûr, elle ne va pas y arriver. Cela fait 8 mois, 8 longs mois qu’elle est devenue le jouet de Jacques, Jacques Pelletier, son supérieur hiérarchique, le directeur
marketing d’une filiale de nutrition d’un groupe international de santé. C’est Jacques qui l’avait recrutée 8 ans auparavant, avait apprécié la qualité de son travail, son dévouement à ses côtés,
tant et si bien qu’il l’avait assez rapidement promue au rang de directrice adjointe, c’est dire la confiance qu’il lui accordait. Leur duo semblait fonctionner parfaitement, bien rôdé, huilé,
complémentaire. Mais il aura suffit de cette fameuse réunion de restitution des résultats d’une étude, une réunion animée par un cabinet de grande renommée pour que tout bascule. Mathilde repense
à cela, précisément. Chaque détail est gravé en elle, comme si tout ça s’était déroulé la veille. Voici ce qu’elle en garde :
« Mathilde avait pour habitude d’être d’accord avec lui. D’abord parce qu’ils partageaient un certain nombre de
convictions, ensuite parce qu’il lui était apparu, dès les premiers mois de leur collaboration, qu’être d’accord avec Jacques était une position à la fois plus confortable et plus efficace. Il ne
servait à rien de le prendre de front. De fait, Mathilde parvenait toujours à exprimer ses raisons et ses propres choix, parfois à le faire changer d’avis. Mais cette fois, l’attitude de Jacques
lui avait paru d’une telle injustice qu’elle n’avait pu s’empêcher de reprendre la parole. Sur le ton de l’hypothèse, sans le contredire directement, elle avait expliqué en quoi il lui semblait
que les orientations proposées, au regard des évolutions du marché et des autres enquêtes effectuées au sein du groupe, méritaient d’être étudiées. Jacques l’avait regardée, longtemps. Dans
ses yeux, elle n’avait rien lu d’autre que de l’étonnement. Il n’avait pas surenchéri. Elle en avait conclu qu’il s’était rendu à ses arguments. »
Ce n’est que bien plus tard que Mathilde identifiera cette réunion comme l’instant où le processus qui l’a conduit là où
elle est s’est enclenché.
Nous sommes toujours le 20 mai, dans une chambre d’hôtel à Honfleur, plus précisément dans la salle de bains attenante à la
chambre. Thibault non plus ne peut pas dormir. Voici quelques heures, en rentrant du restaurant, il a fait l’amour avec Lila. Après l’amour Lila l’a remercié avant de sombrer dans le sommeil,
contentée. Merci. C’est tout ce que Lila semble être capable de lui dire. Et pourtant, Thibault est tombé amoureux d’elle, vraiment amoureux. Mais Lila n’a rien d’autre à lui offrir que son
corps. C’est à ça qu’il repense :
« Elle dit merci pour tout, merci pour le restaurant, merci pour la nuit, merci pour le week-end, merci pour
l’amour, merci quand il l’appelle, merci quand il s’inquiète de savoir comment elle va. Elle concède son corps, une partie de son temps, sa présence un peu lointaine, elle sait qu’il donne et
qu’elle ne lâche rien, rien d’essentiel. »
Enfermé dans la salle de bains, il se projette dans quelques heures, quand ils repartiront vers Paris : « Il
la déposera devant chez elle, il appellera la base, il enchaînera sur sa journée sans repasser chez lui, la voix de Rose lui indiquera une première adresse, au volant de sa Clio il ira visiter un
premier patient, puis un second, il se noiera comme chaque jour dans une marée de symptômes et de solitude, il s’enfoncera dans la ville grise et poisseuse. »
La porte du cœur de Lila ressemble à celle de la salle de bains : verrouillée à double tour. Et ça, ça rend Thibault
totalement dingue, désespéré même. Thibault est « comme un con » dans la salle de bains, « Il n’arrive pas à dormir parce qu’il l’aime et qu’elle s’en fout. Elle,
offerte pourtant, dans l’obscurité des chambres. Elle qu’il peut prendre, caresser, lécher… mais en dehors d’un lit Lila lui échappe, se dérobe. En dehors d’un lit elle ne l’embrase pas, ne
glisse pas sa main dans son dos, ne caresse pas sa joue, le regarde à peine. En dehors d’un lit, il n’a pas de corps, ou bien un corps dont elle ne perçoit pas la matière. Elle ignore sa
peau. »
Thibault dresse un constat d’échec, amer. Il sait que sa relation avec Lila ne sera jamais que purement physique, qu’elle
n’éprouve et qu’elle n’éprouvera jamais rien pour lui. Lui aussi est dans une impasse. Une impasse qui dure depuis plus d’un an. Il sait que cela ne mène à rien, qu’il faut faire demi-tour. Alors
c’est décidé, demain matin il quittera Lila. Il quittera Lila parce qu’il n’a pas d’autre choix. Et puis, allez savoir pourquoi, le 20 mai lui semble une bonne date pour tourner la page, pour
passer à autre chose. Il va encore se noyer dans le travail, aller à la rencontre des patients qui font appel au médecin de garde.
Voilà, le décor est planté. Nous sommes le 20 mai, et c’est sûr, aujourd’hui il va se passer quelque chose d’important,
tant dans la vie de Mathilde que dans la vie de Thibault. Là, dans la ville tentaculaire et hostile Mathilde et Thibault vont poursuivre leur route, une route qui, peut-être les fera se
rencontrer. Peut-être, peut-être pas, allez savoir….
Pour découvrir l’issue de cette journée singulière, je vous invite à lire le roman de Delphine de Vigan, un roman sombre,
tout en nuance et en subtilité qui dépeint l’âme humaine et ses tourments, un roman qui touchera votre sensibilité.