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Entre fleurs et violences
Viviane Campomar
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La France, entend-on souvent, est le pays des paradoxes et des antagonismes. Certains d'entre eux ont la peau dure et se perpétuent dans l'inconscient collectif avec une constance désolante. Ainsi en est-il de celui qui devrait opposer l'univers littéraire et l'univers scientifique. Notre système éducatif n'a de cesse de conforter cette idée selon laquelle on est soit doué pour les lettres soit pour les chiffres. Non content de considérer les « lettrés » comme des élèves de seconde zone -il n'est qu'à considérer le pourcentage d'étudiants issus de ces filières dans les grandes écoles- notre système éducatif détourne également la plupart des « matheux » des belles lettres, et c'est bien regrettable.
Suite à la sortie de mon premier roman, je me souviens encore de l'interview d'une journaliste qui voyait en moi un paradoxe vivant, tout simplement parce qu'elle n'arrivait pas à concevoir qu'un diplômé de maths et d'économie puisse écrire une œuvre de fiction.
Viviane Campomar pousse cet apparent paradoxe plus loin, bien plus loin que moi. Songez donc que Viviane Campomar est ingénieur chimiste, agrégée en sciences physiques et, pour couronner le tout, titulaire d'un doctorat. Excusez du peu.
Non contente de tous ces titres dont elle pourrait facilement s'enorgueillir, Viviane Campomar est également dotée d'une plume d'une rare finesse. Après le roman « Chromatographies », elle nous revient avec un recueil de nouvelles intitulé « Entre fleurs et violences » publié aux éditions « d'un noir si bleu », une jeune maison pour qui les nouvelles constituent un genre majeur et c'est heureux.
Le recueil de nouvelles de Viviane Campomar aurait tout aussi bien pu s'intituler le « huit mars » qui, comme chacun sait, marque officiellement la Journée Internationale des Femmes depuis 1977. En effet, au fil des pages d'« Entre fleurs et violences », Viviane Campomar brosse une galerie de portraits de femmes, des femmes de tous horizons, jeunes ou âgées, riches ou pauvres, citadines ou provinciales, seules ou en couple, des femmes qui, chacune à sa manière, mènent la lutte pour une juste reconnaissance. Même si ce recueil n'est pas ouvertement militant, il nous force tout de même à réfléchir à la situation des femmes qui, quoi qu'on en dise, n'occupent pas la place pleine et entière qui leur revient de droit dans notre société. Les revendications sont là, sous-jacentes, partout en filigranes discrets, presque indétectables pour qui n'y prêterait pas attention.
Le « huit mars » précisément est le titre de la première nouvelle du recueil, une nouvelle dans laquelle nous pénétrons dans la vie de Roseline, alors que sa vie vient de basculer par la faute d'un miroir. Ecoutez plutôt :
« C'était peu après le jour des morts, à l'heure ou d'habitude Raoul n'en est qu'à son deuxième ou troisième verre chez Dédé, ou chez Maurice. Elle s'apprêtait à prendre sa douche. La porte de l'armoire ouverte, elle se demandait qui diantre avait eu l'idée saugrenue de fixer un miroir sur la paroi intérieure, à quoi bon puisqu'on oubliait de s'y regarder. Mais ce soir-là, elle se savourait en Narcisse, ma foi elle ne s'en sortait pas si mal à quarante-six ans dont une grossesse. Quoique légèrement bombé sous le nombril le ventre se tenait encore ferme, et sa peau fraîche et lisse glissait dans l'échancrure du soutien-gorge qu'elle dégrafa. Certes les seins s'affaissaient un peu mollement, tes petites poires blettes lui disait Raoul avant de les suçoter goulûment, pour autant elle ne se souvenait pas qu'ils se fussent jamais dressés, même dans sa jeunesse, telles les rampes de lancement siliconées des mannequins.
Soudain elle éprouva sa véritable image. Là, dans le miroir, elle vit l'anomalie, si flagrante, si importante qu'il était impossible qu'elle ne l'eût pas repéré avant. Pétrifiée, elle s'observa durant de longues minutes, s'en remettant à l'illusion d'optique qui finirait bien, à la longue, par s'atténuer mais le sein gauche ne diminua pas. Il pendait, amorphe, deux fois plus gonflé que le sein droit. S'était-elle cognée la veille, sans s'en rendre compte ? Ou bien Raoul le soir... elle se souvenait qu'il l'avait sollicitée avec une ardeur virulente, il l'avait longuement travaillée, malaxée sur tout le corps... C'était peut-être tout simplement cela, le sein avait enflé sous cet érotisme exacerbé... cela disparaîtrait avec le temps. En attendant elle ne parvenait pas à se détacher de ce reflet infidèle. »
Après cet examen oculaire Roseline devine qu'elle a une tumeur au sein, une tumeur qui, pense-t-elle lui sera fatale. Alors elle se tait, ne dit rien à personne pendant des semaines, jusqu'à se qu'elle vende la mèche à son amie Marie, Marie qui lui ordonne de prendre les choses en mains. Prendre les choses en mains cela veut dire aller consulter un médecin spécialiste, Marie prendra le rendez-vous pour elle. Mais prendre les choses en mains cela signifie aussi, et peut-être surtout, en parler à Raoul, « Raoul le maboul » comme on l'appelle au village, son tailleur de pierre de mari, un homme un peu frustre, un homme qu'elle craint parce qu'il est un buveur invétéré. Raoul est colérique, s'emporte facilement et sa main leste s'abat parfois sur elle comme sur une pierre.
Roseline a peur. Elle est terrorisée même. D'une manière ou d'une autre elle devra parler à Raoul. C'est à ce prix seulement qu'elle parviendra peut-être à entamer le chemin vers sa libération tant physique que mentale. En aura-t-elle la force et le courage ? A vous de le découvrir.
Viviane Campomar peint ces portraits de femmes avec une grande justesse, trouve le bon mot, n'en rajoute jamais trop. Viviane Campomar nous délivre un travail de précision, comme si elle taillait un diamant, ou plutôt des diamants. Quelle que soit leur condition ou leur âge, chacune de ces femmes exhale un parfum subtil qui se dépose en effluves sur les pages du recueil. Nous découvrons « Petit bonnet » le temps d'une scène touchante, puis cette femme qui rêve d'ailleurs dans « Neige ».
Dans la nouvelle « Au bobinoir » nous faisons la rencontre d'Adriana, une ouvrière modèle, très consciencieuse, qui se débat à l'usine avec son nouveau supérieur, une espèce de chefaillon dont elle dit qu'il « mouchait son personnel pour un rien et trémoussait son croupion devant la direction. » Adriana broie du noir d'après son mari. Elle broie tellement du noir que son mari lui soutien qu' « un jour il ira lui casser la gueule au contremaître, c'est ce qu'il bougonne les soirs où elle s'efforce d'être muette pour que sa voix ne la trahisse pas. »
Puis vient l'histoire de « La pute » qui écrit une lettre déchirante à l'enfant qu'elle a du abandonner bien des années auparavant. Nous rencontrons « Ségolène » qui finit par détester ce prénom qu'elle aimait tant. Nous croisons la route d'autres destins, singuliers ou ordinaires, mais qui tous savent trouver le chemin de l'émotion. Ainsi en est-il de celui de Madeleine dont le mari la traite comme une boniche, presque une esclave, un mari odieux et sans scrupule qui n'hésite pas à la réveiller tout simplement parce qu'il ne trouve pas sa paire de chaussettes. Il y aura encore Jamila, la fille d'immigré qui se débat entre modernité et tradition, entre la vie dont elle rêve et la vie que ses parents ont décidé qu'elle devrait avoir. Il y aura enfin « Le départ » qui illustre tellement le thème du recueil.
Ne nous y trompons pas. Ces femmes ont beaucoup en commun. Chacune à sa manière tente de se dessiner un autre futur, un futur meilleur, un futur dont elles auront elles-mêmes décidé.
Ce recueil est un splendide manifeste que chacune et chacun d'entre vous ferait bien de lire histoire de considérer, ou reconsidérer, la place occupée par les femmes dans notre société.
Viviane Campomar est une scientifique, certes, mais une scientifique des mots, ces mots qu'elle manie avec une magnifique dextérité.
Alors Madame je vous le dis, continuez donc à fouler au pied les idées reçues, continuez à nous faire profiter de votre plume.
Un grand bravo.