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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 15:52

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Certains romans ont cette vertu de nous pousser dans nos derniers retranchements. « La distribution des lumières » en fait incontestablement partie. À tel point que, lorsque je me suis dit que j’allais lui consacrer un papier, je n’ai pas vraiment su par quel bout le prendre. Par certains côtés, ce roman m’a rappelé « Chronique d’une mort annoncée » de l’immense Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature disparu cette année.

« La distribution des lumières »  c’est d’abord l’histoire de Pasquale, un traducteur italien qui a décidé de quitter l’Italie, et sa femme par la même occasion, afin de mettre de la distance avec cette société qui a porté au pouvoir un certain Berlusconi. Bien que son nom ne soit pas cité d’emblée, le lecteur aura tôt fait de le reconnaître, en quelques lignes à peine. Pasquale déteste, exècre même cet homme-là, lui et toute sa clique. Berlusconi lui apparaît comme la négation même de l’Italie, de sa culture, de son histoire et ses valeurs. Ce Berlusconi qui, quelque part, est l’incarnation de son antithèse : rhéteur outrancier, provocateur abject.

Voici donc ce que Pasquale en dit au bout de trois pages : « Comment faut-il appeler notre président du conseil ? Eminence, Cavaliere, qu’on lit partout dans la presse ? Condottiere a une nuance plus marquée, on y décèle les tours de passe-passe des conspirateurs de la Renaissance. A-t-il des ressemblances avec Héliogabale, ce prêtre du soleil, fou, sanguinaire qui devint empereur de Rome ? Peut-être est-il tous ces noms, les reçoit-il en échange de son omniprésence, du malaise que son action politique inspire. J’hésite. L’Italie a connu la peste du temps de Boccace et le fascisme il y a soixante-dix ans. La peste brune pourrait nous menacer à nouveau. On nous assure que Berlusconi n’est pas fasciste, j’aimerais le croire. Quand la petite bourgeoisie post-industrielle télématique saccage la culture d’un pays et prend le pouvoir, il me semble qu’on a le droit d’utiliser le terme de fascisme. Quand 1500 sans-papiers sont expulsés en une seule nuit avec ratonnades dans les rues et dans les maisons privées, on peut y voir une version italienne de la nuit de cristal. Et même s’il ne s’agissait pas de ça, le berlusconisme ne vaut guère mieux que la peste brune, on en déplorera longtemps les effets, la régression humaine, le mépris. Il nous faudrait un écrivain de génie qui sache allier la délicatesse et la revendication, un florentin autant qu’un citoyen avisé pour lutter contre cette peste-là. Je ne l’ai pas vu à l’horizon, je suis parti. »

Les choses sont clairement énoncées. Pasquale revendique son attitude démissionnaire, son manque évident de courage et d’abnégation. Il passe les Alpes et s’installe à Lyon.   

« La distribution des lumières »  c’est ensuite Anna, une jeune et séduisante pianiste, prof de musique dans un triste collège de la banlieue lyonnaise. Pasquale et Anna vont lier connaissance sur internet alors qu’il cherche des précisions sur le contrepoint pour le roman anglais qu’il est en train de traduire. L’histoire d’un coup de foudre pourtant hautement improbable, comme quoi…

Mais « La distribution des lumières »  c’est aussi, et peut-être surtout, l’histoire d’Aurèle, une adolescente qui focalise en elle l’ensemble des passions, des équivoques, des emportements d’une jeune fille, d’une personne évoluant en équilibre instable entre deux mondes. Clairement plus une enfant, Aurèle n’est pas tout à fait adulte même si elle aspire à le devenir le plus vite possible, question de perspectives, d’autonomie, d’indépendance. Mais pour l’instant Aurèle est intimement, viscéralement liée à Jérôme, un demi-frère simplet qui lui sert tout autant de faire-valoir, que de confident, Jérôme dont la force physique brute, voire brutale, contraste singulièrement avec la finesse, la fragilité d’Aurèle, brindille rebelle.

Aurèle cherche l’amour, la considération qu’elle ne peut pas trouver dans sa famille recomposée, là, dans cet appartement d’une banale cité HLM où elle se morfond tout autant qu’elle rêve.

Anna est la prof de musique d’Aurèle. Dès qu’Aurèle a rencontré Anna, elle a immédiatement été attirée, comme un papillon par la lumière, une force qui la dépasse, la surpasse, l’emporte, une vague qui l’entraîne et chamboule tout dans sa tête et dans son cœur. Aurèle est secrètement amoureuse d’Anna qu’elle voudrait posséder, rien que pour elle, de façon exclusive, égoïste. Le hasard a voulu que leurs appartements respectifs soient face à face, de part et d’autre de la rue. Grâce à cela, Aurèle s’immisce dans l’intimité d’Anna, développe un voyeurisme obsessionnel. De quoi faire d’Anna sa chose… sauf qu’Aurèle va découvrir, horrifiée qu’un homme a fait irruption dans la vie d’Anna, et cet homme c’est Pasquale…

Dans ce roman d’une grande justesse, Stéphanie Hochet nous fait concomitamment partager les tourments de l’adolescence, les questionnements existentiels d’un homme mature, presque résigné, et les zones de friction que leur rencontre va générer. Une lutte profonde, violente, tellurique, comme celle opposant deux plaques tectoniques, une accumulation extrême de tensions qui, nécessairement, va déboucher sur un immense et dévastateur tremblement de terre.

L’atmosphère grave et oppressante instillée par Stéphanie Hochet sert parfaitement l’histoire qu’elle met en scène, nimbe les personnages d’une lumière risquant de les éblouir les uns les autres, comme elle éblouit le lecteur jusqu’à lui brûler les yeux. « La distribution des lumières »  est un roman qui sonne juste, qui appuie là où ça fait mal, au tréfonds de l’âme humaine. Un roman dont vous ne sortirez peut-être pas indemne mais que je vous recommande vivement.

 

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Published by Eric Van Hamme - dans Mes lectures
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