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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 07:04

 

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Voici quelques années, je vous avais présenté avec enthousiasme « Rosa Candida », un roman d'Auður Ava Ólafsdóttir que je considère, aujourd’hui encore, comme l’un de mes préférés.

Lorsqu’une première lecture est à ce point exceptionnelle, on hésite forcément à passer à la suivante, préférant revenir encore et encore à ses premiers amours. Cet attachement particulier est renforcé par la rencontre de l’auteure en dédicace au salon du livre de Paris en 2011. En effet, après les politesses et compliments d’usage, elle me manifesta son plus vif intérêt lorsque je lui avouai que j’écrivais aussi, sans oublier pourtant de préciser mon dilettantisme en la matière. J’appris alors qu’elle avait séjourné à Paris durant une année lorsqu’elle était jeune étudiante. J’aurais voulu que la conversation dure encore mais, par respect par les autres lecteurs, je pris congés à grand regret.

C’est dans ce contexte particulier que j’ai attendu trois ans avant de me décider à replonger dans un autre de ses romans, « L’embellie » dont il est question aujourd’hui.

Au premier abord, cet ouvrage est aux antipodes du précédent. L’histoire débute par un flash-back où, dans un court chapitre zéro, la narratrice nous entraîne dans la description d’une photographie quelque peu déroutante : « Quand je regarde en arrière, sans vraiment respecter la chronologie, nous sommes là, serrés l’un contre l’autre, au milieu de la photo. Je le tiens par les épaules et il m’attrape quelque part, plus bas par la force des choses ; une mèche châtain foncé barre mon front très pâle ; il affiche un grand sourire et tiens quelque chose dans son poing tendu. Ses oreilles décollent un peu de sa grosse tête, ses prothèses auditives, curieusement démodées, ressemblent à des récepteurs pour ondes radio intersidérales. Et ses yeux démesurément agrandis par ses verres de lunettes lui donnent un look très spécial. »

Elle c’est une jeune femme de trente-trois ans, mariée sans enfant. Lui c’est Tumi un petit garçon de quatre ans, le fils d’Audur, sa meilleure amie. Que font-ils ensemble ? Ils font un bout de chemin tous les deux, au propre comme au figuré. La vie les a réunis. Elle vient de se faire brusquement plaquer par son mari qui attend un enfant avec une autre qu’elle, une collègue de bureau prénommée Nina-Lind. Quant à Tumi, elle en a la garde après que sa mère, Audur, à nouveau enceinte s’est cassée la figure devant chez elle sur le trottoir glacé qu’elle n’avait pas déneigé. Direction l’hôpital où les médecins ont décidé de la garder de peur qu’elle n’accouche trop tôt.

C’est tout cela que raconte la photo, et qu’elle nous relate : « Rien ne se présente comme à l’accoutumée, en cet ultime jour de novembre – un jour ténébreux sur l’île ; nous portons tous les deux un pull-over, le mien est blanc à col roulé, le sien est neuf, vert menthe, tricoté main, avec un motif à torsades et une capuche. La température est comparable à celle de Lisbonne le jour précédent, à ce que dit la radio, et l’on prévoit encore de la pluie et un réchauffement. C’est pourquoi une femme seule avec enfant ne devrait pas se trouver sans raison valable sur les routes, dans des zones sombres et inhabitées, et encore moins au voisinage de ponts à voie unique, des routes étant souvent inondées… Si l’on examine la photo de vraiment près, je ne serais pas étonnée que l’on distingue des plumes sur les pneus et même des tâches de sang sur les enjoliveurs, bien que trois semaines se soient écoulées depuis que mon mari est parti avec le matelas ergonomique du lit conjugal, le matériel de camping et dix cartons de livres – tel fut l’enchaînement. Mais gardons à l’esprit que les apparences sont parfois trompeuses et que contrairement à une photo, la réalité, elle, grouille de sens. »

Après cette rupture inattendue, elle décide de s’accorder une pause, de prendre la route circulaire de l’île avec Tumi, alors même qu’elle ne voulait pas d’enfant, ce qui a probablement causé le départ de son mari. Elle n’a pas de problème d’argent, vraiment pas, puisque la chance et la malchance se sont manifestées presque simultanément dans un curieux concours de circonstances mettant sans doute en échec les théories probabilistes.

Ce récit de voyage est celui d’un voyage intérieur, où la narratrice part à l’exploration d’elle-même, de sa relation aux autres, aux hommes, son rapport à la vie et surtout son rapport aux enfants, en l’occurrence un enfant : Tumi. Tumi va la révéler à elle-même, faire germer la parentalité dont elle se croyait dépourvue. De son côté, elle va permettre à Tumi de s’ouvrir et d’extérioriser son intelligence et sa sensibilité. Ensemble, ils vont communiquer ; et pour communiquer, il faut aller l’un vers l’autre. C’est exactement ce qu’ils vont faire, en toute franchise, sans préjugés, à nu.

Dit comme ça, on pourrait croire ce roman triste et ennuyeux comme cet automne islandais noyé par la pluie, où le jour s’efface inexorablement derrière la nuit. Il n’en est rien, bien au contraire. Les jours s’enchaînent avec leur lot de drôlerie, de tendresse. Les situations regorgent d’un humour décalé, presque britannique. En un rien de temps, on passe du sourire à l’émotion, touché par la grâce qu'Auður Ava Ólafsdóttir instille à chaque page, avec une maestria sans égal, celle qui faisait déjà de « Rosa Candida » un roman d’exception. La narratrice révèle ses failles en nous emmenant, à intervalles réguliers, sur les terres de son enfance, dans les traces de sa mémoire, là même où Tumi et elle ont posé leurs bagages dans ce village du bout du monde, tout à l’est de l’île où la route circulaire les a conduits depuis Reykjavik.

J’ai mis un mois entier pour lire ce roman, histoire de prolonger soir après soir une indicible exaltation, histoire de repousser encore et encore l’angoisse de la dernière page, celle qui m’étreint lorsque je suis prisonnier volontaire d’une œuvre magnifique. Si vous plongez dans ce livre, ce que je vous invite à faire, vous comprendrez à quoi je fais allusion. Auður Ava Ólafsdóttir saura vous désarçonner, croyez-moi.

Madame, vous ne lirez probablement jamais ces lignes, et écouterez encore moins cette chronique en direct. Mais je m’accroche à l’idée que les lois statistiques peuvent être mises en échec… Mille mercis.

 

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Published by Eric Van Hamme - dans Mes lectures
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