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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 18:02

 

Couverture Noir sur blanc

 

Samedi 13 octobre 2012. Salon des auteurs Val-et-forêt. Première édition et excellente organisation. Notre communauté de communes s’est donné les moyens de son ambition. Accueil charmant, café, sourire, badge d’auteur, programme, plan du salon. Discours des élus, remerciements des chevilles ouvrières du projet, des sponsors… tout irait pour le mieux si, au dehors, la pluie ne tombait pas aussi drue, dense, violente même avec les gifles des bourrasques de vent. L’impression de regarder, impuissant, le lavage automatique de sa voiture depuis l’habitacle. Un essorage en bonne et due forme. Qui supporterait ça, en pleine face, sans la protection de la carrosserie ? Pratiquement personne. Les rares et téméraires visiteurs sont presque tous des proches des auteurs. Message de sympathie « Mais oui, tu vas voir, ça va bien se passer ». Les organisateurs considèrent l’extérieur avec une angoisse palpable cent mètres à la ronde. Ennui ; spleen. Je me lance dans l’écriture d’un poème, un refuge évident. Patatras. Rien ne vient. Le rimailleur dans toute sa splendeur, presque une parodie. Je jette un coup d’œil à gauche, vers ma voisine. Elle s’appelle Ketty Steward, porte un original couvre-chef, dégage un je-ne-sais-quoi qui attire l’attention. Ketty Steward. Je répète mentalement son nom. Nous avons échangé quelques mots en nous installant tout à l’heure mais je  n’ai pas remarqué la plus petite pointe d’accent anglo-saxon. Ketty Steward. Un pseudo non ? Posé devant elle un ouvrage en exergue, paru, si j’ai bien compris, quelques jours auparavant. Je lui demande : « Puis-je jeter un coup d’œil ? », « Bien entendu » répond-elle en me le tendant aussitôt. Par réflexe, direction la quatrième de couverture. Pas un mot sur l’auteur, ni la moindre photo. Quelques lignes égarées au milieu d’un océan gris. Pas très vendeur me dis-je. Je lis mentalement le texte : « On affirme que les différences ethniques n’existent pas du point de vue des enfants. Ils naîtraient vierges de préjugés. Tout leur serait « autre » et ils découvriraient, avec une curiosité angélique, le monde que nous voulons bien leur offrir. Je refuse de croire qu’ils ne voient pas les couleurs de peau. »

Noir. Le sujet est éminemment dramatique. Mais il est surtout révoltant, la négation même de ce qui est supposé faire de nous ce que nous sommes : l’humanité. Ainsi donc, me dis-je alors,  le livre de Ketty serait une énième variation sur le thème de la carnation. J’ai déjà lu des poèmes de Léopold Sédar Senghor et d’Aimé Césaire, des romans de Patrick Chamoiseau ou bien ceux de Gaston Kelman. Je me dis cependant qu’il pourrait être intéressant de connaître le point de vue d’une femme qui a vécu cela « de l’intérieur ». J’ai tant à apprendre, loin de ce que certains livres d’histoire partisans ont tenté de nous graver dans la tête. Direction le premier chapitre. « Noire » ; c’est ainsi qu’il s’intitule. En face, une photographie en « noir et blanc » attire le regard. On dirait un gros plan d’une peau « noire ». Je retourne au texte en vis-à-vis. Les premières phrases sont celles de la quatrième de couverture. Je pousse un peu plus loin pour reprendre la lecture là où elle s’était arrêtée :

« Je repense parfois à cette histoire que l’on m’a rapportée. Celle d’un enfant à la peau blanche qui fait remarquer à sa mère la « dame en chocolat » qui passe à côté d’eux. Combien d’autres, moins drôles, se sont demandés à voix haute si ces gens n’étaient pas sales ? Pour eux aussi la différence existe. Ce qui distingue en la matière les plus jeunes des adultes, c’est l’absence de ces barrières rigides qui nous rassurent en classant pour nous, d’un côté, l’aimable, de l’autre, l’inacceptable. Je garde un souvenir douloureux des circonstances qui m’ont fait découvrir ma carnation. Avant ce jour mémorable, la question m’importait peu. Non pas que mon innocence m’en ait préservée. C’est juste que, à mes yeux, la cause était entendue. Je crois que je n’avais jamais établi de lien explicite entre la pigmentation et le mot « Noir », te que je l’entendais prononcer. J’avais déjà mis en place mes propres ségrégations, mes lignes de démarcation bien nettes. D’un côté, il y avait les Noirs, de l’autre les « gens comme tout le monde ». Ces Noirs que j’opposais si facilement aux gens « normaux » étaient exclusivement des Africains. Et le mot « Africain » recouvrait une image entièrement façonnée par les médias : des gens maigres au ventre gonflé, les « petits enfants qui meurent de faim » que nous évoquions tous les jours dans notre version du Bénédicité, mais qui nous horrifiaient à l’heure du journal télévisé. Les Africains étaient aussi ces hommes et ces femmes primitifs, bariolés et scarifiés, dont le nez ou les lèvres étaient transpercés par des os gigantesques. Ou encore ces gens qu’on nous peignait cruels et illogiques, affamés, mais perpétuellement engagés dans d’irrationnelles guerres ethniques. Eux faisaient partie des « Noirs ».

Je stoppe là ma lecture. Tout cela est parfaitement écrit, mais je crois bien que je vais m’en tenir à cette entrée en matière. À côté de moi, Ketty discute aimablement avec un collègue venu pour l’occasion. J’en profite pour remettre le livre à sa place, en toute discrétion. Ce matin-là, je suis seul et je m’ennuie franchement, envoyant quelques texto pathétiques à ma famille et mes amis… Pas le moindre visiteur à qui parler de ma passion. Maudit temps de chien ! Désespoir insidieux.

Au-delà des dédicaces, la scène est protégée par un lourd rideau. Là, chaque auteur dispose de quelques minutes pour faire la lecture d’un texte choisi par lui et répondre aux éventuelles questions des spectateurs. Je n’ai encore rien décidé. Que choisir ? Un poème ou deux, le premier paragraphe d’un roman, l’introduction d’une nouvelle ? Je tourne la tête vers Ketty qui a terminé sa conversation. J’ai consulté le programme. Elle passera sur scène avant moi. Je l’interroge : « Tu sais ce que tu vas lire ? », « Oh oui » me répond-elle d’un ton assuré. Je dois faire une drôle de tête. Elle saisit son livre et me propose de m’en faire la lecture. Elle se rapproche de moi et me raconte :

« Lorsque nous partîmes nous installer chez ma grand-mère, je n’avais qu’une chose à moi. Une poule rousse. Elle restait le seul lien avec ma vie d’avant. Un cadeau d’une vieille femme à qui j’avais parfois tenu compagnie. J’étais fière de ma poule, et j’y étais attachée. Ma grand-mère me proposa, très aimablement, d’installer mon animal avec ses quelques poulets de Madagascar. J’acceptai sans méfiance. Ma Roussette me semblait infiniment plus belle que les volatiles au cou déplumé de mon aïeule. Je parlais constamment de ma poule et j’allais la visiter tous les jours dans sa cabane grillagée. Un jour que nous étions à table, avec des amis de ma grand-mère, invités pour une occasion plus ou moins solennelle, ma grand-mère se leva pour parler. Je me souviens qu’elle aimait recevoir, consciente de ses talents culinaires, réels si on oublie les soupes et les fritures. Elle n’attendait jamais les compliments, préférant les devancer, voire les susciter : « C’est bon hein ? » J’imaginais qu’elle s’apprêtait à prononcer un discours de cette teneur et c’est d’une oreille distraite que j’écoutai. Aurais-je pu deviner qu’elle me voulait du mal ? Certainement, si seulement j’avais été moins naïve. Elle se racla la gorge avant d’annoncer : « Le plat qui suit est du poulet. Plus exactement, la petite poule rousse ! » Coup de poignard ! Je réussis à lever la tête. Non. Ce n’était pas une blague. Ou plutôt si. Une bonne blague à son goût. Tout en me fixant d’un air mauvais, elle éclata d’un rire sonore, sous le regard impassible de mes frères et de ma mère et les murmures d’incompréhension de ses invités. »

Ketty s’interrompt je suis estomaqué, atterré. Et dire que Ketty m’a lu ce passage si violent d’une voix calme, suave et posée, pleine de douceur. Je lui demande, incrédule « C’est vrai cette histoire ? »  Ce à quoi elle me répond, sans se départir un instant de sa tessiture chaude et soyeuse, « Oh, j’ai vécu bien pire que ça. »  Elle parvient même à me sourire. Je culpabilise d’avoir eu un jugement aussi hâtif, d’autant plus partial qu’elle vient aussi de me révéler que Ketty Steward est bel et bien son nom et pas un pseudo. Rarement je me suis senti aussi stupide, victime de ces préjugés que je dénonce invariablement. Ketty me propose de lire son récit. J’accepte immédiatement. Quelques jours plus tard, je reçois un paquet des éditions Henry. Alors que je suis en train de lire la passionnante biographie de Steve Jobs, je décide d’ouvrir une parenthèse qui, je ne le sais pas encore, ne se refermera que 193 pages plus tard.

Non, définitivement, ce livre est tout sauf une énième variation sur le thème de la carnation. Il y est certes question de noir, de blanc, de noir et de blanc mais l’objet est ici éminemment plus complexe, hors de tout manichéisme à la petite semaine. Ketty Steward joue carte sur table, expose toutes les pièces sur l’échiquier, chaque protagoniste de son enfance et de son adolescence, révèle au fil des pages toutes ses blessures, ses failles et ses béances mais sans jamais tomber dans la facilité du pathos, sans s’aventurer sur le terrain de l’émotion sciemment provoquée. Non. Ici tout est vrai, présenté sans fard, sans distorsion de la réalité. Il faut voir sans conteste dans le récit de Ketty une ébauche de psychanalyse, où la parole prononcée ne n’est pas confinée au dans le cabinet d’un thérapeute, mais est volontairement couchée sur le papier « noir sur blanc ». À travers ses souvenirs Ketty dévoile davantage qu’elle ne montre, suggère avec pudeur, évite au lecteur de se transformer en voyeur. Et c’est tant mieux. Son écriture est la parfaite transcription de sa voix, sans la moindre intrusion des violences physiques et morales qu’elle a subies. Les traumatismes sont certes là, toujours présents, mais Ketty a su trouver dans la lecture, l’écriture et plus largement dans toutes les autres disciplines des champs d’exploration pour l’emmener loin de cette ascendance qui lui fut si néfaste. Ketty Steward possède un indiscutable talent de narratrice mais est avant tout une magnifique personne que j’ai commencé à découvrir par une pluvieuse journée d’automne.

Alors n’hésitez pas un seul instant, lisez son récit et, comme moi, vous en ressortirez transformé. Merci à toi Ketty.

 

 

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Published by Eric Van Hamme - dans Mes lectures
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