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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 16:01

 

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Dès le levé de rideau, dès la première phrase de la première scène le décor est planté, les personnages introduits, le lecteur se retrouve au théâtre. Voici :

« Prenant place à mes côtés vous avez penché votre buste, votre visage était absent, votre regard perdu, vous ne m’avez offert que la fugitive vision de la dentelle recouvrant votre sein, broderie blanche sur peau de lait dans le bâillement de votre pull-over crème, dérisoire impulsion électrique captée par mon regard. Vous vous êtes finalement assise, avez rajusté le profond col en V, replacé votre écharpe fine sur votre poitrine, et j’ai prié pour que nous n’ayez aucune histoire à me confier. Je ne suis plus apte à entretenir une conversation, encore moins à écouter des confidences. Je déborde. Nous nous sommes salués d’un quasi imperceptible hochement de tête, les portes se sont refermées dans un sifflement pneumatique, et j’ai renoncé à affronter la confusion de mes pensées. Noir. »

Dans cette rame de TGV, l’homme rentre d’un voyage, un voyage durant lequel il a voulu oublier sûrement, se détruire peut-être. Il a voulu mais a échoué à se dissoudre, à se perdre lui-même. Une fuite qui le laisse exsangue, presque réduit à néant. Il avait fui avec l’espoir de ne jamais revenir, alors ce retour sonne comme un échec cinglant. Il rentre et le pire l’attend. Le pire c’est sa faillite financière, les créanciers impayés, la boîte aux lettres débordant de factures, de mises en demeure et de lettres d’injonction, le spectre de la commission de surendettement. Etait-il sans travail ? Pas vraiment. Mais il était une sorte d’intermittent. Il pense à son histoire et celle des autres, de tous les autres. Seulement voilà, il se dit qu’il ne croit plus croire au pouvoir des mots, et aux histoires qu’ils racontent. Que faisait-il donc? Il animait des ateliers d’écriture, il « transmettait aux autres l’usage des mots ». En tant qu’animateur, il en a vu des femmes et des hommes, tous ceux pour qui les mots, par nécessité ou par simple envie, devaient raconter ce qu’ils n’avaient même jamais dit, les sentiments enfouis, les secrets tus, certains même touchant à l’intime, à des béances nées des traumatismes les plus violents.

Puis soudain, c’est le choc, un arrêt d’urgence en rase campagne. Que se passe-t-il ? Le haut parleur crachouille ce qu’on pouvait redouter, le tristement célèbre « Incident de personne ». Un incident de personne avec un TGV lancé à pleine vitesse dans la campagne. A l’unité de lieu, s’ajoute l’unité de temps et l’unité d’action. Eric Pessan a mis en place tous les ingrédients du huis clos. Nous allons partager cette parenthèse spatio-temporelle avec les deux personnages de l’histoire. 

Le narrateur se disait inapte à entretenir une conversation. Mais cet incident de personne va tout chambouler. Lui qui était fermé comme une huitre, va soudain se mettre à parler de lui-même, à raconter sa fuite à sa voisine, une voisine qui l’écoute poliment, qui sert presque d’alibi pour ce qui se révèle devenir quasiment un monologue.

Le wagon du TGV devient un confessionnal, où l’homme brise le mur du silence, et va s’épancher dans un flux interrompu. Il interroge les autres, les participants aux ateliers d’écriture pour mieux s’interroger lui-même, faire remonter dans sa mémoire les souvenirs et les émotions. La parenthèse ne se refermera qu’au bout de plusieurs longues heures, lorsqu’enfin les dommages collatéraux causés par l’incident de personne auront été effacés.

Le train repart et le rideau se baisse. Chacun roule à nouveau vers son destin, à grande vitesse.

Dans ce roman, Eric Pessan nous invite à nous interroger nous-mêmes, à travers les questionnements de son personnage, le tout grâce à une écriture millimétrée où rien ne dépasse, où chaque mot est à sa place où on ressent la totale maîtrise du dramaturge qu’il est par ailleurs. De cet apparent dépouillement ressort la puissance d’un texte qui ne pourra pas vous laisser insensible.

Du bien bel ouvrage, vraiment.

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Published by Eric Van Hamme - dans Mes lectures
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