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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 17:24

 

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Quelques jours avant le salon des auteurs « Val et forêt » je reçois à domicile des invitations ainsi qu’un dépliant de présentation des auteurs. Classement lexical. Je suis le dernier de la liste, le dernier des auteurs, au propre comme au figuré. À ma place si on considère bien les choses. Mais mon on regard est bien vite attiré par une autre photographie que la mienne, format élargi, celle de l’invité d’honneur du salon un certain « Gilles Legardinier ». Je fixe son visage, plutôt avenant, et répète mentalement son nom. En pure perte. Aucun souvenir, aucun indice. Vertige de la mémoire.

Samedi 13 octobre, jour du salon, dont j’ai déjà vanté la belle organisation, je retire mon badge auprès des hôtesses d’accueil avant de me diriger vers le premier étage où se déroule la manifestation. En haut de l’imposant escalier, la première personne que j’aperçois est Gilles Legardinier, déjà bien entouré, organisateurs ou fans dans les starting-blocks, je l’ignore. Il tourne insensiblement la tête. Je le salue et il me répond aimablement.

Quelques minutes plus tard, lorsque le salon ouvre officiellement ses portes, la pluie et le vent s’entendent comme des larrons en foire. Déluge apocalyptique. La salle de spectacle où nous sommes installés me fait penser à un énorme coquillage où, en collant son oreille, on entendrait la tempête gronder. Pas un temps à mettre dehors le plus courageux des lecteurs, sauf s’il est fan de Gilles Legardinier qui, seul contre tous, commence déjà à dédicacer ses premiers ouvrages tandis que je déprime au premier rang, face au stand de la librairie assurant la vente des livres. Sur l’immense étal je repère à grand peine quelques exemplaires de mes deux derniers opus, fragile et ridicule édifice comparativement aux multiples buildings de l’empire Legardinier. Encore un vertige. Tout au long de la matinée, Gilles passe régulièrement devant moi, la démarche féline, pour prendre des piles de son ouvrage à paraître « Complètement cramé » qu’il s’apprête à dédicacer.

En début d’après-midi, alors qu’aucun visiteur ne m’a encore adressé la parole, si ce n’est pour savoir où se trouvaient les toilettes, la file d’attente des fans de Gilles prend des proportions irréelles. Parmi eux, des femmes en grande majorité. Un serpent secoué de spasmes se déploie jusque devant la table où j’égrène mon ennui. Ces femmes parlent toutes de lui. Je tends l’oreille (et même les deux pour être honnête) afin de savoir ce qu’elles peuvent bien dire de lui. Les commentaires sont toujours élogieux, parfois même dithyrambiques. Parmi ce concert de louanges quelques mots ou expressions reviennent régulièrement, tels des leitmotivs, presque des signatures « beaucoup d’humanité », « très drôle », « décalé », « une grande sensibilité », « un pur bonheur ». Ouah ! Je n’en perds plus une miette, apprenant ainsi que certaines de ses lectrices n’ont pas hésité à réaliser de longs déplacements rien que pour lui, afin d’obtenir le précieux sésame, un exemplaire dédicacé de sa main avant la sortie officielle en librairie. Je suis impressionné et, puisque nous sommes entre nous, je peux bien vous l’avouer, presque un tantinet envieux. C’est très mal, je sais. Mais que voulez-vous, le talent ne s’apprend pas. Je me dis alors qu’il faut absolument que j’aille rencontrer cet homme pour en savoir un peu plus, percer le mystère Legardinier.

Lorsque le salon s’achève quelques heures plus tard, Gilles contente encore les derniers fans, ceux pour qui il a fallu rapporter un second stock de livres, l’imposant building du matin ayant été dévoré par une armée de papivores. Gilles a les traits tirés, la mine épuisée même s’il trouve encore la force de sourire. Je décide d’ajourner notre rencontre.

Quelques jours plus tard, je lui expédie un mail auquel il répond diligemment et toujours aussi aimablement. À son retour du salon de Brive-la-Gaillarde, nous sommes convenus de nous retrouver. La rencontre est brève, à peine quelques minutes dans son emploi du temps saturé, succès oblige. Gilles m’offre un exemplaire dédicacé. Grand seigneur, il me traite comme son égal, moi le plumitif du dimanche, le scribouillard épais. Alors que j’en suis au tiers d’un volumineux ouvrage de poche, j’éprouve soudain le besoin de faire une pause.

J’abandonne temporairement le moyen âge pour découvrir l’univers d’Andrew Blake, un chef d’entreprise anglais qui se désespère. Veuf depuis 7 longues années, séparé de sa fille unique partie à l’étranger où elle a suivi son mari, Andrew Blake survit plus qu’il ne vit, quasi mécaniquement, par la force de l’habitude, parce que son cœur meurtri continue à battre tel un métronome exaspérant. Andrew, jadis considéré, et à juste titre, comme un farceur invétéré, surtout lorsqu’il faisait la paire avec son ami Richard Ward, a sombré dans une mélancolie quasi morbide, un spleen que rien ne semble pouvoir chasser.

Un soir, alors que la grande majorité de ses employés a déjà quitté l’entreprise, Andrew Blake, se dirige vers le bureau de son assistante :

« Il ne fermait la porte de son bureau que lorsqu’il téléphonait à son vieil ami et complice, Richard Ward. Alors elle l’entendait parfois rire. Cela ne lui arrivait pas autrement.

Andrew Blake s’avança :

 -  Heather, je vais m’absenter quelques temps.

-  Un problème de santé ? s’inquiéta-t-elle aussitôt.

-  Il peut y avoir d’autres raisons de partir, même pour un vieux.

Il s’installa sur la chaise face au bureau de son assistante.

-  Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment, mais je vous demande de me faire confiance.

Il posa l’enveloppe devant elle.

-  Heather, vous travaillez pour moi depuis trois ans et je vous ai observée. Vous êtes une jeune femme sérieuse, humaine. J’ai confiance en vous. J’ai beaucoup réfléchi avant de prendre ma décision. Cette société représente énormément pour moi.

-  Pourquoi me dites-vous cela ? Vous me faites peur. Etes-vous certain que tout va bien ?

-  Heather, vous avez l’âge d’être ma fille et je sais ce que vous attendez de la vie. Vous vous demandez quelle orientation vous allez lui donner. Vous voulez évoluer. C’est bien normal, vous êtes à l’âge des choix. Je vois bien que votre journal est souvent ouvert à la page des petites annonces… Pour ma part, j’en suis à me demander ce que je vais laisser derrière moi. Alors voilà : puisque je vais disparaître quelques temps, j’ai demandé à mon avocat de préparer des documents qui vous donnent tous les pouvoirs. »

 

Le lendemain, Andrew Blake a donné rendez-vous à son vieux complice Richard Ward. Destination le Browning, un restaurant de Saint-James où ils ont l’habitude de déjeuner ensemble tous les 15 jours. Cependant, Andrew a anticipé sur le calendrier. Après quelques échanges courtois teintés d’un humour « so british », Andrew Blake en vient au fait :

« Blake releva soudain les yeux et fixa son ami.

-  Richard, j’ai pris ma décision.

Ward prit le temps de digérer l’information.

-  Tu en as parlé à Sarah ?

-  Ma fille vit à 10 000 kilomètres, et le seul homme qui compte désormais pour elle, c’est son ingénieur de mari. Logique. Elle se moque de tout ce qui m’arrive …/…

Il regarda à nouveau son complice, mais avec une inquiétude perceptible.

-  As-tu réussi à te débrouiller pour ce que je t’ai demandé ?

Ward répondit en haussant volontairement la voix :

-  Te refaire le visage et le corps pour que tu ressembles à Marylin ne va pas être évident. Même avec des implants mammaires, tu risques quand même d’avoir l’allure de sa statue de cire après l’incendie…

Dans la salle, quelques messieurs tournèrent la tête vers eux.

-  Richard, insista Blake, je suis sérieux.

- Je sais. C’est bien ce qui me désole. Evidemment que j’ai trouvé. Mais je ne suis pas convaincu que ce soit une bonne idée. Prendre tes distances vis-à-vis du travail, pourquoi pas, mais retourner en France…

-  J’en ai envie. C’est même la seule chose qui me tente encore un peu.

Soit, mais tu pourrais t’y prendre autrement. Tu devrais réfléchir.

-  Tu es le deuxième à me conseiller de réfléchir depuis hier. Vous allez finir par me faire croire que je deviens sénile.

-  Va passer la fin de l’été chez Sarah, elle est très bien installée. Elle a une chambre d’amis.

-  Je ne suis pas un ami.

-  Andrew, comment te dire… Retourner en France…

Richard hésita encore avant de se lancer.

-  Pardonne-moi d’être franc, mais revenir vers tes souvenirs ne ressuscitera pas Diane.

-  Alors pourquoi ?

- Ici je ne me sens plus à ma place. Je me demande même pourquoi je vais au travail. Je ne fais que ressasser, regretter. J’en suis arrivé à un tel point que tous les soirs, en me couchant, je me demande pourquoi j’existe encore. » 

 

C’est ainsi qu’Andrew Blake part pour la France où il rejoint le domaine de Beauvillier, manoir planté au milieu d’un parc gigantesque alternant forêts et clairières. Andrew n’est pas là pour la bagatelle, mais bien pour travailler, tenter un nouveau départ, dans un endroit perdu pour essayer de retrouver l’homme qu’il était. Personne ne sait qui il est, et c’est précisément ce qu’il recherche.

Andrew va rencontrer, par ordre d’apparition Odile, la cuisinière au caractère soupe-au-lait, Nathalie Beauvillier, alias Madame, son nouvel employeur, Méphisto le chat angora d’Odile, Philippe Magnier, l’atypique régisseur du domaine et enfin Manon, la jeune et jolie femme de chambre.

Dès le lendemain de son arrivée, Andrew prend son service, en endossant un nouveau costume. Ce costume il l’a voulu, il l’a choisi, délibérément, sachant parfaitement que les conventions sociales sont telles que non seulement l’habit fait le moine mais qu’en plus il régit les rapports entre les hommes.

Et de fait, Andrew va rapidement plonger dans la vie du manoir et de ses habitants, découvrir peu à peu les joies, et les peines de chacun, leurs histoires singulières, leurs petits et leurs grands secrets et les non-dits. Comme lui, nous nous fondons dans un décor où les évènements s’enchaînent dans un tourbillon qui nous emporte comme la vie qu’Andrew avait laissée sur le côté de la route.

En lisant ce magnifique ouvrage, j’ai eu l’impression que Gilles Legardinier avait réussi l’impossible pari de fusionner, mais dans un style qui n’appartient qu’à lui, tout en justesse, en simplicité et en authenticité, la peinture sociale d’un Strindberg et une galerie de personnages d’Anna Gavalda, l’humour et la dérision en plus qui, parfois, peuvent s’avérer des alliés précieux pour aborder les questions les plus sérieuses, les sujets les plus intimes, tout ce est qui censé forger notre spécificité : l’humanité. Et de l’humanité, Gilles Legardinier nous en offre à chaque page, par petites touches savamment distillées, un pointillisme si fin qu’on l’oublie.

Alors oui, mesdames les admiratrices de Gilles Legardinier, je comprends maintenant pourquoi vous teniez coûte que coûte à braver les éléments pour rencontrer l’auteur de cette histoire touchante, tellement crédible, tellement évidente tant elle est maîtrisée.

Au dehors, aujourd’hui encore, le temps et gris, le ciel granitique. Si vous voulez vous échapper de cette morosité, du spleen d’une fin du monde avortée alors offrez-vous donc, ainsi qu'à ceux que vous aimez, « Complètement cramé »…  ils vous remercieront pour ce cadeau du ciel, cette magnifique embellie.

Gilles Legardinier m’a tout simplement scotché. Bravo Gilles, et merci à toi, tu comptes désormais un fan de plus.

 

 

 

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Published by Eric Van Hamme - dans Mes lectures
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