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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 05:20

 

Ci-après le texte de la chronique radio réalisée sur IDFM dans l'émission de Laurence Ducournau "Les mots des livres".

 

 

 

 

 

Que se passe-t-il lorsqu’un auteur rencontre un phénoménal succès éditorial ? Quelles en sont les conséquences, à court, moyen et long terme ? Peut-on en sortir indemne ? Comment évolue l’estime de soi ? Notre image change-t-elle dans les yeux des autres ?

Et puis, que peut-on écrire après un tel succès ? Comment répondre à l’attente des lecteurs, à celle des médias, de la famille ou des amis ?  Peut-on seulement encore écrire ?

Comment survivre à un tel tourbillon, tout simplement ?

C’est ce qu’explore Delphine de Vigan dans cette autofiction intitulée « D’après une histoire vraie » et ce, dès la première page de son opus dont voici le premier chapitre in extenso :

« Quelques mois après la parution de mon dernier roman, j’ai cessé d’écrire. Pendant presque trois années, je n’ai pas écrit une ligne. Les expressions figées doivent parfois s’entendre au pied de la lettre : je n’ai pas écrit une lettre administrative, pas un carton de remerciement, pas une carte postale de vacances, pas une liste de courses. Rien qui demande un quelconque effort de rédaction, qui obéisse à quelque préoccupation de forme. Pas une ligne, pas un mot. La vue d’un bloc, d’un carnet, d’une fiche bristol me donnait mal au cœur.

Peu à peu, le geste lui-même est devenu occasionnel, hésitant, ne s’exécutait plus sans appréhension. Le simple fait de tenir un stylo m’est apparu de plus en plus difficile.

Plus tard, j’ai été prise de panique dès que j’ouvrais un document Word.

Je cherchais la bonne position, l’orientation optimale de l’écran, j’étirais mes jambes sous la table. Et puis je restais là, immobile, des heures durant, les yeux rivés sur l’écran.

Plus tard encore, mes mains se sont mises à trembler dès que je les approchais du clavier.

J’ai refusé sans distinction toutes les propositions qui m’ont été adressées : articles, nouvelles de l’été, préfaces et autres participations à des ouvrages collectifs. Le simple mot écrire dans une lettre ou un message suffisait à me nouer l’estomac.

Ecrire, je ne pouvais plus.

Ecrire, c’était non.

Je sais aujourd’hui que différentes rumeurs ont circulé dans mon entourage, dans le milieu littéraire et sur les réseaux sociaux. Je sais qu’il a été dit que je n’écrirais plus, que j’étais parvenue au bout de quelque chose, que les feux de paille, ou de papier, toujours, finissent pas s’éteindre. L’homme que j’aime s’est imaginé qu’à son contact j’avais perdu l’élan, ou bien la faille nourricière, et que par conséquent je ne tarderais pas à le quitter.

Lorsque des amis, des relations, et parfois même des journalistes se sont aventurés à me poser des questions sur ce silence, j’ai évoqué différents motifs ou empêchements parmi lesquels figuraient la fatigue, les déplacements à l’étranger, la pression liée au succès, ou même la fin d’un cycle littéraire. Je prétextais le manque de temps, la dispersion, l’agitation, et m’en tirais avec un sourire dont la feinte sérénité ne dupait personne.

Aujourd’hui, je sais que tout cela n’est que prétexte. Tout cela n’est rien.

Avec mes proches, il m’est sans doute arrivé d’évoquer la peur. Je ne me souviens pas d’avoir parlé de terreur, c’est pourtant de terreur qu’il était question. Maintenant je peux l’admettre : l’écriture qui m’occupait depuis si longtemps, qui avait si profondément transformé mon existence et m’était si précieuse, me terrorisait.

La vérité est qu’au moment où j’aurais dû me remettre à écrire, selon un cycle qui alterne des périodes de latence, d’incubation, et des périodes de rédaction à proprement parler – cycle quasi chrono-biologique que j’expérimentais depuis plus de dix ans -, au moment donc où je m’apprêtais à commencer le livre pour lequel j’avais pris un certain nombre de notes et collecté une abondante documentation, j’ai rencontré L.

Aujourd’hui je sais que L. est la seule et unique raison de mon impuissance. Et que les deux années où nous avons été liées ont failli me faire taire à jamais. »

Ainsi donc cette L., puisqu’il s’agit d’une femme, serait la cause de tous les maux de Delphine de Vigan. On sait l’auteure brillante, sensée, peu encline à s’exposer sur la place publique autrement que par l’entremise de ses écrits. Alors on s’interroge : comment une seule personne aurait-elle bien pu causer autant de dégâts ? Comment cette personne, a priori sortie de nulle part ou presque, aurait-elle bien pu investir la vie entière de Delphine ? La chose parait bien improbable. Et pourtant…

Connaissant Delphine depuis vingt ans, j’ai d’abord été circonspect. Quel crédit pouvais-je accorder à cette histoire, à cette autofiction déclarée ? Dans quoi avait-elle décidé de s’embarquer ? Est-ce que tout cela pourrait, a minima, être plausible ?

Ce sont ces questions que je ne pouvais m’arrêter de me poser au début de son roman. Et puis, peu à peu, comme L. avait si bien su le faire avec Delphine, je me suis laissé emporter par le flot des évènements, par l’atmosphère de plus en plus lourde que Delphine instille par petites touches, subrepticement. Rien ne pouvait plus arrêter la machine infernale, le piège machiavélique savamment imaginé et mis en scène.

J’ai trouvé dans cette histoire une atmosphère hitchcockienne, diabolique. Delphine manie avec maestria l’art du suspense, celui de l’angoisse qui monte page après page sans que l’on parvienne à imaginer ce qui va arriver. C’est, disons-le, la marque même d’un grand roman qui mérite amplement le succès qui est le sien.

Chère Delphine, j’ai aimé tous vos romans, mais celui-ci est celui que je préfère. Continuez à explorer cette voie.

Et vous, chers auditeurs, si vous n’avez pas encore lu « D’après une histoire vraie », il ne vous reste plus qu’à vous précipiter chez votre libraire.

 

 

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Published by Eric Van Hamme - dans Mes lectures
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